De bols et de symboles
Relecture psychagogique d’une intervention autour d’un deuil
La psychagogie est arrivée dans ma vie comme un outil de relecture, un guide vers une intimité intérieure insoupçonnée et une grille d’observation permettant un regard renouvelé sur ma profession. Le regard psychagogique me mène à relire combien l’utilisation du symbole a été à la fois une inspiration de départ et un vecteur d’expression du vécu des personnes accompagnées.
En juin dernier, un évènement tragique est survenu : la mort d’un jeune élève, chez lui, dans des circonstances nébuleuses. Or, la confirmation du décès s’est fait attendre pendant plusieurs jours. Il était impossible d’en faire l’annonce aux camarades de classe, d’offrir nos condoléances à la famille, de participer à un rituel ou même de faire un bricolage collectif. L’équipe-école s’est retrouvée prisonnière du silence, d’une injonction à retenir, avec des émotions intenses à contenir… Ce verbe « contenir » sera central dans mon intervention.
(Photo : Julie Blanchard.)
… il ne restait que deux jours d’école. Le contexte n’a pas permis de faire l’annonce aux enfants, mais il était possible d’offrir un soutien aux adultes. J’ai alors proposé de créer un espace de parole libre pour les membres du personnel. Pour moi, il allait de soi que l’approche symbolique en serait la porte d’entrée. Sur le coup, je n’ai pas pris conscience de tous les liens avec la psychagogie. Pourtant, il m’apparaît clair maintenant que l’imaginaire était le meilleur guide pour retourner à l’intérieur de soi et pour honorer la mémoire de cet enfant.
Ce nom qu’on n’osait pas prononcer
La symbolique qui m’a inspirée est l’idée d’un contenant. Il avait tellement fallu se « contenir », se retenir, qu’il y avait beaucoup à déposer. J’ai donc recueilli des contenants par dizaines et je les ai étalés sur trois tables afin que chaque personne présente puisse trouver le sien. Des bols, des passoires, des boîtes et également des objets plus improbables. Il était aussi possible d’imaginer d’autres contenants.
Ainsi, l’arrivée progressive des participantes s’est vécue sans l’inconfort d’une attente car chacune était occupée à choisir l’objet qui la rejoindrait, qui deviendrait ensuite un véhicule pour la parole. Voici la description de quelques symboles choisis :
- Des petits souliers de bébé inspirant les pas réalisés par cet enfant qui avait de grands défis à l’école et représentant chaque petit pas à faire pour vivre le deuil et apaiser nos émotions. Cet objet a été choisi par l’enseignante de l’enfant. Des larmes auxquelles elle ne s’attendait pas sont montées. Le langage symbolique peut avoir l’effet d’éveiller des émotions dont la digestion n’est pas terminée.
- Des poupées russes ont représenté le rôle de gestionnaire difficile à porter pour la directrice et le besoin de pouvoir se délester de cette couche extérieure afin de toucher à l’humanité restée enfouie dans cet emboîtement obligatoire.
- Un petit contenant transparent, rempli de petits objets, a été choisi par une éducatrice . Lors de sa prise de parole, elle ouvrait et refermait le couvercle. La découverte des objets à vivre progressivement,un à la fois, possiblement à l’image du deuil à vivre. Ouvrir. Fermer. J’ai nommé ce geste observé afin qu’elle en prenne conscience. Le choix du symbole et la posture de la participante m’ont donné d’autres indices d’une potentielle détresse. Un suivi a été fait pour s’assurer d’un filet de sécurité.
- Un plat rappelant un bol à salade a permis de raconter une anecdote bien vivante vécue par une autre éducatrice, à l’extérieur de l’école, lors d’une sortie dans laquelle deux familles se sont rencontrées spontanément. Pour toujours, pour cette personne, la salade aura une autre saveur, imprégnée d’un autre niveau de symbolisme.
- Une petite valise demeurée volontairement fermée : la participante ne voulait pas que je lui en dévoile le contenu. Elle n’était pas prête, révélant une lourdeur originant d’autres deuils. Le symbole a continué d’habiter cette personne car plusieurs semaines plus tard, la question est venue : Qu’y avait-il dans cette valise ? Un autre symbole : des clés ! Des clés à utiliser une à la fois selon les portes choisies ou les coffres-forts à retrouver… Ainsi, pouvons-nous observer, l’imaginaire continue de travailler en nous et de nouveaux messages peuvent surgir au fil du temps, comme le mûrissement des fruits qui avec la patience deviennent prêts à cueillir.
Ces symboles ont aussi été utiles pour l’écoute. Tous les objets choisis attiraient l’attention et appelaient le respect. Ne pas interpréter. Écouter. Le petit groupe est devenu lui-même contenant par une posture d’accueil et de soutien dans cet espace où on a enfin nommé le prénom de l’enfant, avec tendresse et amour, en portant une attention particulière aux sentiments de colère et de culpabilité.
Des symboles solides
Dans cet espace, le symbole est devenu un soutien pour déposer une charge émotive et trouver les mots pour dire l’indicible, car le grand silence qui suit la mort d’un enfant peut devenir dévorant. De surcroît, le monde scolaire étant dominé par le diurne, c’est alors tout un défi de trouver un refuge, un endroit sécuritaire où les sentiments intimes peuvent s’exprimer. L’imaginaire a créé ce refuge.
Pour conclure ce cercle de parole, j’ai utilisé un autre symbole issu de la nature : des samares. J’en avais cueilli plusieurs en remarquant que certaines avaient déjà germé. J’ai évoqué le fait que dans ce grand « contenant » qu’est la nature, de nombreux mystères demeurent : une semence germera, une autre deviendra un arbre centenaire, une autre connaîtra peu de saisons tandis qu’ une autre encore poussera sur le bord d’une falaise très rocailleuse… La nature nous laisse parfois perplexes ou nous semble injuste, mais elle peut aussi nous accueillir. Les participantes étaient invitées à prendre une samare en quittant.
En faisant une relecture de cette expérience, je réalise à quel point sa conclusion évoque le cyclique et, ainsi, ouvre une piste vers la structure systémique qui unit les opposés et amène un nouvel équilibre.
Alors que je décrivais à une collègue de l’équipe des mesures d’urgence l’échange que nous avions eu, elle m’a dit : « En leur faisant vivre ça, tu as toi aussi été un contenant ! » La formation en psychagogie des valeurs m’a certainement aidée pour que je puisse offrir cet accompagnement de façon solide.

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